Le podcast au Maroc : un format accessible, un métier exigeant

Le podcast au Maroc : un format accessible, un métier exigeant

Parler dans un micro peut sembler simple. Créer un podcast, beaucoup moins. Derrière l’image d’un format accessible et spontané se cache une réalité faite de préparation, de rigueur et de persévérance. Une réalité au cœur de la conférence organisée mercredi 7 janvier à l’ESJC, dédiée à un média encore jeune au Maroc, mais en pleine effervescence.

L’objectif de la rencontre est d’ouvrir un espace de réflexion sur le podcast, comprendre où il en est au Maroc, et surtout ce qu’il implique réellement.

Pour nourrir ce débat, la rencontre a été animée par Zineb El Alaoui, journaliste à Atlantic Radio et enseignante à l’ESJC et deux regards complémentaires ont été invités. D’un côté, Mehdi El Kindi, animateur et producteur, fondateur du studio les bonnes ondes. De l’autre, Jihane Ziyan, journaliste multimédia, spécialiste en communication et fondatrice d’un podcast personnel consacré à l’art, à la société et au regard critique.

Avant d’entrer dans le contexte marocain, la discussion s’est élargie à l’échelle internationale. Le podcast, rappelle Zineb El Alaoui, a émergé aux États-Unis et s’est imposé comme une industrie à part entière après le succès du podcast Serial en 2014, un récit de journalisme d’investigation narratif qui a captivé des millions d’auditeurs. Aujourd’hui, plus de 120 millions de personnes écoutent régulièrement des podcasts aux États-Unis. En Europe, notamment en France, près d’un auditeur sur trois consomme des podcasts, avec une forte progression chez les 18-35 ans, et un attrait particulier pour les formats narratifs, documentaires et de réflexion.

Face à cette explosion mondiale, la question se pose naturellement : où en est le Maroc ? Pour Mehdi El Kindi, il n’existe pas une seule réalité du podcast marocain, mais une multitude de pratiques. Podcasts filmés sur YouTube, formats talk, documentaires sonores, projets narratifs… Les usages sont variés, le public aussi. Si l’on observe une multiplication des studios et des projets, le secteur reste encore peu structuré, notamment en raison d’un manque de données claires sur les habitudes d’écoute.

Surtout, une idée reçue persiste : faire un podcast serait simple. « Poser deux micros et allumer une caméra » donne l’illusion de la facilité. Or, la réalité est toute autre. Le podcast est un travail de longue haleine : préparation, écriture, production, postproduction, diffusion et communication. À cela s’ajoute une difficulté propre à l’audio : la découvrabilité. Contrairement à la vidéo, les algorithmes ne favorisent pas naturellement la mise en avant des podcasts, obligeant les créateurs à redoubler d’efforts pour trouver leur audience.

Pourtant, malgré ces contraintes, le podcast reste un espace précieux. Mehdi El Kindi insiste sur ce qui fait sa force : le temps long, la possibilité de parler de sujets universels à partir de récits personnels. Santé mentale, développement personnel, mémoire,… De plus en plus de créateurs marocains cherchent à porter des récits profonds, loin du flux rapide des réseaux sociaux.

Jihane Ziyan partage une expérience plus personnelle. Elle raconte avoir lancé son podcast en 2021, à une période où le paysage marocain était encore peu développé. Au départ, il s’agissait d’un projet personnel, nourri par ses propres écoutes de podcasts américains et européens. Ce qui l’a séduite, c’est la liberté : choisir ses thèmes, sa durée, son ton. Mais cette liberté exige aussi de la rigueur. Dès le début, elle a travaillé ses sujets en amont, préparé ses invités, structuré ses saisons, consciente que la constance est essentielle pour durer.

Selon elle, s’inspirer des modèles étrangers est utile, mais ne suffit pas. Le podcast doit s’ancrer dans un contexte culturel, linguistique et social précis. Le Maroc, avec sa diversité de langues et de références, offre un terrain créatif unique. Encore faut-il choisir son public, définir sa niche et adapter son contenu à la réalité locale.

Car vivre du podcast reste un défi majeur. Les formats les plus ambitieux, documentaire sonore et fiction audio demandent du temps, des équipes et des moyens financiers importants, selon le temps de production et les ressources mobilisées. Dans ce contexte, beaucoup de projets reposent sur des coproductions, des partenariats ou des fonds propres.

La formation apparaît alors comme un levier central. Pas nécessairement pour devenir technicien, mais pour comprendre toute la chaîne de production et pouvoir dialoguer avec les équipes. Même avec un simple téléphone, il est essentiel de maîtriser l’écriture, la réalisation et la direction artistique. Car en podcast, le son prime sur tout. Une image imparfaite peut passer, mais un son médiocre fatigue l’auditeur et rompt l’écoute.

La question de la vidéo s’est également invitée dans le débat. Face à la concurrence entre plateformes comme YouTube et Spotify, le podcast filmé gagne du terrain. Pour les intervenants, audio et vidéo ne s’opposent pas, mais répondent à des objectifs différents. La vidéo peut servir la notoriété, tandis que l’audio reste le cœur du podcast, surtout pour les formats narratifs .

La conférence s’est achevée sur un message simple adressé aux étudiants : essayer, produire, se lancer. Un appel partagé par Mehdi El Kindi et Jihane Ziyan, qui ont rappelé que le podcast est un médium accessible, mais exigeant. Il demande du temps, de la patience et une vision claire. Le pire qui puisse arriver, ont-ils souligné, est que le projet ne trouve pas immédiatement son public. Mais chaque tentative construit une expérience, une écriture, une voix. Et c’est peut-être là que commence vraiment le podcast.

Crédits photo: Emmanuel Koffi Wa Koffi

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